Audiobook, le parent pauvre de l’édition indé

La purée de pommes de terre, la réserve avec le vide-ordure qui fait tant de bruits, les fauteuils bergère avec leur tissu bleu. Ou le bruit de l’horloge qui égrène les secondes, le cendrier posé sur la table avec la Stuyvesant qui finit de se consumer, intouchée. Surtout, chez l’une comme chez l’autre, la radio qui diffuse un radio-roman, une lecture audio et mise en ambiance sonore d’un roman… voilà quelques-uns des souvenirs que j’ai de mes séjours chez mes deux grand-mères, maintenant disparues.

La lecture audio d’un livre ? D’un roman ? Pourquoi pas, après tout, on en fait bien des films. Ah bon, il y a des pays où ça existe et ça a de l’ampleur ? En France, toujours pas. Faisons un petit tour ensemble de l’audiobook, de l’environnement de celui-ci et des solutions qui existent, ou pas du tout, pour que les auteurs-éditeurs indépendants en tirent parti.

L’audiobook c’est le mariage du roman et du CD, ou du roman et du MP3. Une lecture en version intégrale ou pas d’un livre.

J’en ai quelques uns sous le coude, dans le domaine du développement personnel, des audiobooks qui se vendent peu en volume, mais pas mal en valeur.

En France, l’audiobook représente 1% des ventes de livres (car c’est compté comme un livre). Jusqu’en 2009, ebooks et audiobooks étaient comptabilisés ensemble par le SNE, ce qui rend la lecture des chiffres difficiles. Mais à 68 millions d’€ de chiffre d’affaires, c’est un tout petit secteur de l’édition.

Les Acteurs

Qui sont les principaux acteurs ? En termes d’éditeurs, Audiolib mène la danse avec 400 titres et 60% du marché entre septembre 2014 et septembre 2014. Cet éditeur créé en 2008 est une filiale d’Albin Michel et Hachette Livre qui crée des audiolivres (puisque c’est ainsi qu’il faut le dire) de qualité en faisant appel à des comédiens, des auteurs. Ils ont reçu plusieurs fois le Grand Prix du livre audio décerné par La Plume de Paon. Avec la force de distribution d’Hachette livres, c’est l’éditeur que vous avez le plus de chances de retrouver chez les libraires.

La Plume de Paon, justement est une association d’intérêt général qui décerne semble-t-il depuis 2010 le Grand Prix sur livre audio et œuvre par ailleurs à répandre l’usage du livre audio. Ils réalisent aussi un guide éditeur du livre audio qui a le mérite d’exister mais s’arrête malheureusement à la liste des éditeurs existants.

Audible enfin est le nouvel acteur, celui qui est en avance par rapport aux autres. Société indépendante auparavant, elle a été dépecée par ses actionnaires, vendant une partie à Amazon, l’autre à France Loisirs. Ils sont les premiers fournisseurs de livres audio sur la boutique Amazon.com, et là bas, il est possible d’acheter le livre audio et l’ebook en même temps (et synchronisés). On peut aussi écouter les audiolivres numériques achetés sur Audible dans les applications sur smartphone et ailleurs de ce distributeur.

Audible est en fait le seul fournisseur de livres audio pour Amazon et iTunes….

Audioteka est le challenger d’Audible pour l’Europe et a une position forte en Pologne, son pays d’origine, et en Allemagne.

Il existe ensuite une multitude de petits acteurs qui mériteraient d’être cités, si mon article était le début d’un mémoire à l’ENSSIB.

À qui s’adressent les audiobooks ?

Les audiobooks peuvent intéresser toutes les personnes qui ont des problèmes de lecture évidemment, que ce soit parce qu’ils voient mal ou pas assez bien. Et la jeunesse (Pierre et le loup anyone ?). Mais pas que…

jeunesse

Avec l’urbanisation, l’augmentation du temps passé dans les transports domicile-travail, l’utilisation de smartphones et leur pénétration dans la plupart des strates de la société, la lecture-audio de livres audio se démocratise et sort du ghetto dans lequel elle était enfermée.

En comparaison de 10% du marché du livre aux États-Unis et 5 à 10% en Allemagne, le livre audio a de la marge de progression en France.

La tradition orale vient avant la tradition écrite dans l’histoire de l’humanité. Elle touche à quelque chose de plus émotionnel que le livre et la lecture, elle ne doit donc pas être ignorée.

Comment les gens consomment des audiolivres ?

audiolib

Vous pouvez trouver des livres audio dans votre librairie préférée (la librairie la plus proche de moi est spécialisée audio et musique, c’est une situation exceptionnelle), surtout si Hachette travaille avec eux pour la diffusion. Dans les Grandes Surfaces (FNAC, Cultura etc) et grandes librairies, ce sera plus facile. Mais la diffusion au format CD, ce n’est pas l’avenir du livre audio. L’avenir, comme pour la musique, c’est le numérique et le streaming.

Le numérique représente 77% du marché aux USA. En France on sait pas… et personne ne le dira.

Mais la dématérialisation et l’omniprésence de la connexion réseau permettent de distribuer beaucoup plus facilement des fichiers de qualité, fichiers que les lecteurs auditeurs retrouvent sur leur ordinateur, leur smartphone et demain (cette année) en streaming sur leur autoradio. Evidemment, les éditeurs s’inquiètent du piratage, et demandent des DRM partout, en ajoutent eux-mêmes, au désavantage de leurs clients finaux.

Les success-stories

L’usage du pluriel est un peu excessif. Je ne connais qu’une success-story : celle de Seul sur Mars, en aglais The Martian.

À l’origine, cette histoire est publiée sur le blog d’Andy Weir. Pressé par des lecteurs qui désirent le lire sur liseuse, il en fait une version Kindle. Celle ci, au prix de 0,99$, se vend raisonnablement bien.

Une nouvelle maison de production d’audiobooks américaine s’y intéresse, et réalise avec Andy le livre audio. Il s’agit de Podium. Ils reçoivent un prix, et les ventes sont plus conséquentes.

Viennent ensuite les droits d’adaptation au cinéma et la signature avec Penguin pour la version papier et l’international.

Dans cette histoire, c’est la version audio qui déclenche le succès. Si vous en avez écouté un extrait vous verrez que cette version mérite des éloges.

Est-ce que ça vaut le coup pour un indé ?

Les barrières aujourd’hui sont encore importantes pour accéder à ce marché, vous l’avez compris. Mais la troisième révolution industrielle est en marche, et la désintermédiation ne saurait tarder à faire sentir ses effets aussi dans ce secteur.

La barrière essentielle n’est pas au niveau de la production. Trouver un artiste et un studio pour faire un enregistrement de livre-audio, il suffit de vouloir pour le faire (et avoir quelques sous aussi). Les fichiers numériques master vous seront envoyés avec un téléchargement ou vous pourrez les récupérer sur clé USB. C’est comme ça que j’ai travaillé avec le Studio Kord à Lyon en 2014 et 2015 pour faire plusieurs livres audio.

Avec un peu de matériel, et un environnement adapté, vous pouvez aussi faire une prise de son de qualité. Si mon père a pu le faire dans les années 70 et 80 sans faire appel à un studio, vous pouvez le faire aujourd’hui aussi vous aussi.

Et le mix n’est pas très difficile non plus. Une compétence de plus à acquérir, où les amateurs et les néophytes peuvent faire des progrès rapides pour arriver à un niveau proche des professionnels.

La plus grande difficulté est d’accéder aux clients. Soit vous avez déjà une clientèle qui est réceptive aux livres audios, soit vous avez le bec dans l’eau. En ce qui concerne mes activités, j’ai la chance d’avoir un important fichier de prospects dans le domaine du développement personnel, et je suis assuré sur le long terme de trouver les clients qui me permettront de rentrer dans les investissements. Mais je suis bien loti, et c’est le résultat de plusieurs années d’efforts.

Et ce n’est pas parce que vous avez accès au marché que vous ferez un carton. Par exemple, Joanna Penn avec laquelle je suis en contact, révèle dans son bilan annuel que 5% de ses revenus proviennent de la vente de livres audio, essentiellement en passant par ACX. Ce qui est conforme au poids du livre audio par rapport au livres en général.

Se pose une autre question : quelle est la structure des rémunérations sur Audible et les autres plateformes, par ailleurs ? Comment sont rémunérés les acteurs ou les producteurs ? A-t-on les conditions avantageuses de KDP, iBooks et Kobo ?

Je publie des audiobooks sur Audible, mais je ne peux pas vous dire combien je touche. Par contre je peux vous parler d’ACX, aux Etats-Unis, un équivalent de KDP qui met en relation auteur (détenteur des droits), narrateur et Audible. Vous pouvez lire dans leurs pages descriptives :

Royalties of 40% will be paid if you choose exclusive distribution exclusively through ACX, which today gets your audiobook listed on Audible, Amazon, and iTunes—the three main retailers of audiobooks in the world. If you choose non-exclusive distribution, you can sell your audiobook wherever else you’d like, and you will be paid 25%.

40% de royalties en contrat exclusif avec Audible, 25% sinon. Sachant qu’Audible est le seul à vendre sur Amazon et iTunes… la position dominante de cet acteur sur un marché qui est en renouvellement devrait éveiller l’intérêt des plus aventureux : il y a matière à faire une disruption.

Le livre audio CD, l’audiolivre numérique, le livre numérique : il y a matière à faire évoluer les limites et à passer d’un genre à l’autre. Avec iBooks et le support du format ePub 3, vous pouvez dès aujourd’hui réaliser des livres enrichis multimedia. Alice Quinn l’avait fait avec Hybrid’Book en mars 2014, une version enrichie de l’atmosphère de son premier best-seller.

Depuis, Hybrid-production a été monopolisé par Audible qui coproduit des livres en langue française pour agrandir son catalogue sans attendre tous les éditeurs.

Et iBooks ne met plus en avant les livres multimedia, pourtant une des forces de la plateforme. Voir Pixelmator pour les débutants, livre combinant texte et vidéo), ou les livres jeunesse hybrides conçus par Disney.

Avec le Salon du Livre de Paris, je ne manquerai pas de trouver d’autres personnes qui rentrent dans cette catégorie de ceux qui font bouger les frontières ou tente de dépoussiérer, moderniser la production de llivres audio pour la rendre plus vivante. J’espère que j’aurai de bonnes nouvelles à partager.

4 réflexions au sujet de « Audiobook, le parent pauvre de l’édition indé »

  1. Merci, Cyril, pour ce copieux article. J’ai commencé à me lancer dans l’audiobook, car il me tiend à cœur de pouvoir faire écouter mes romans à une proche parente. C’est dans ce premier but que je me suis lancée ce challenge. Mais j’avoue avoir un faible depuis des années : j’adore écouter à la radio, le dimanche soir, une narratrice qui ne manque pas de piquant en racontant des histoires…

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