Les réponses aux questions sur les ebooks – Jour 4

Cet article fait partie d’une série sur “les 100 questions de l’édition d’ebooks”. Vous pouvez retrouver la liste complète des questions ici

Aujourd’hui je vais principalement parler du piratage, ce que c’est, comment essayer de le limiter, l’impact pour les auteurs, les éditeurs et surtout les lecteurs.

Faut-il avoir peur du piratage ?

Quand on me parle de pirate, je pense à Surcouf, à Rackham le Rouge, à la Flibuste. Des choses qui ont un peu d’envergure, par les cornes de Belzebuth. Pas des bachibouzouks qui commettent des larcins.

Or dans le discours moderne sur le piratage des fichiers et des contenus culturels et intellectuels (musique, vidéo, livre, logiciel), ce n’est pas de ça dont on parle. C’est plutôt du larcin, de la personne qui regarde une vidéo sans avoir acheté le droit de la regarder, soit en faisant du streaming sur un site qui propose ce genre de contenus, soit en téléchargeant un ebook à partir d’un site de torrents sans verser de redevance aux propriétaires des droits.

Je vais quand même expliquer ce qu’est le piratage moderne.

Les livres numériques sont des fichiers informatiques. Duplicables à l’infini, vous pouvez en mettre un sur un serveur web et le voir téléchargé des dizaines voire des milliers de fois par des utilisateurs anonymes. C’est très simple à faire.

Maintenant se pose la question de l’autorisation que vous avez de mettre ce fichier en téléchargement libre, payant ou non.

Imaginons que je sois l’auteur de ce fichier. Que c’est moi qui l’ai écrit ou en ai fait la première publication, et qu’à ce titre, je dispose des droits sur cette œuvre. Vous ai-je donné le droit de le télécharger et de le proposer au téléchargement à d’autres personnes ?

Pour le premier téléchargement, certainement. En général, je suis aussi d’accord pour que vous partagiez ce fichier, et l’œuvre qu’il contient avec votre entourage, familial et amical. Vos amis et votre famille.

Par contre, en général aussi, je ne suis pas d’accord pour que vous le diffusiez en dehors de ce cercle. Déjà, j’ai remarqué des personnes qui prenaient des fichiers offerts gratuitement et qui les vendaient. Ou qui les mettaient dans un pack en vendant des droits de revente. C’est malhonnête : ils prennent quelque chose de gratuit et se mettent à le faire payer.

Par ailleurs, ces œuvres représentent un investissement, soit de mon temps, soit d’argent pour rédiger, traduire, mettre en forme les ouvrages. Et cet investissement est commercial : j’en attends un retour, soit sous la forme d’une inscription au Club pour faire de la publicité, soit en argent car c’est un livre que je vends.

Donc, toujours à supposer que vous diffusiez ce livre, cet ebook sous forme numérique, vous êtes un “pirate”.

Si vous téléchargez cet ebook sur un autre site qui fait la même chose, vous êtes aussi un “pirate”.

Là on parle de deux ou trois personnes. Mais imaginez ce qui se passe quand on parle de centaines, de dizaines de milliers de personnes qui font la même chose. Bientôt, il est plus facile de se procurer une version piratée de l’ebook qu’une version légitime.

Mettez-vous alors à la place de l’auteur ou de l’éditeur : il y a un manque à gagner certain dans ce cas. Ce manque à gagner peut être faible, ou devenir important.

Il faut trouver une solution…

Qu’est-ce que les DRM ?

Les DRM ? C’est le moyen de verrouiller le fichier de manière à rendre la possibilité de l’ouvrir, de le lire de manière intelligible uniquement à la personne qui l’a acheté.

Ce verrou numérique ne fonctionne que pour la personne qui a acheté l’ebook. Donc elle ne peut pas mettre ce même ebook en téléchargement, elle ne peut pas le diffuser. Et si quelqu’un d’autre lit le fichier, il lui est illisible.

Je ne vais pas rentrer dans le détail technique des DRM, mais disons que le fichier est alors passé dans une moulinette mathématique qui a deux clés : une clé qui est l’identification de la personne qui l’a acheté et l’autre clé fournie par la personne ou l’entreprise qui vend le fichier verrouillé.

Voilà, le problème du piratage est résolu. Il n’y a plus de piratage. Il y a des verrous numériques qui protègent parfaitement le fichier.

Ah non, pas de protection parfaite?

Dites-vous que pour les verrous numériques, il en est comme pour les cuirassés et les canons. C’est une course en avant :

  • je fais un blindage qui résiste aux boulets de canon
  • on fait des plus gros boulets
  • je fais un blindage qui résiste aux plus grands boulets
  • on fait des obus qui percent le blindage
  • je fais des blindages hyper forts qui résistent aux obus
  • on fait des obus avec des flèches en uranium appauvri qui vaporisent le blindage et font brûler le char en quelques dixièmes de secondes.

Aucun verrou numérique n’est imprenable. S’il y a une clé, il suffit de la chercher. S’il y en a deux, il suffit d’en chercher deux. Et les ordinateurs sont doués pour chercher bêtement une clé, en les essayant les unes après les autres. Ça, c’est la technique force brute. Sinon, pensez latéralement : il y a bien un moment où le verrou numérique n’est plus là, à l’affichage. Les gens qui veulent enlever les verrous numériques n’ont donc “qu’à” trouver le moyen de lire ce qui est affiché.

J’ai vu récemment une technique génialement basique :

  • vous prenez un Kindle avec un ebook verrouillé
  • vous commencez à lire le livre
  • vous posez le Kindle dans les bras d’un robot
  • le robot tourne les pages et prend des photos des pages.

Vous pouvez voir une vidéo de ce projet hobbyiste sur Vimeo

Donc les DRM vont protéger l’œuvre, ou l’ebook, tant que quelqu’un n’est pas prêt à les contourner.

Vous allez me dire : si ça marche pas, il suffit de rester au bon vieux papier… Allez me pirater un livre !

Vous avez déjà entendu parler de la photocopieuse, du “photocopillage” ?

Ça vous est arrivé de photocopier quelques pages d’un livre, voire un livre en entier ?

Et le scanner, vous connaissez ?

Ce verrou-là n’existe pas non plus. Figurez vous qu’il y a des gens qui trouvent le moyen de scanner des livres qui ne sont pas disponibles en version numérique pour en faire une version ebook, et le mettent ensuite en partage ?

Ça existe. Il m’est arrivé d’en télécharger pour lire le livre.

Maintenant, supposons quand même que votre verrou soit imprenable. Quels sont les avantages et les inconvénients ?

Pour l’auteur et l’éditeur, l’avantage est surtout de se prémunir d’une copie illégale trop facile. Par contre cette technologie de verrous numériques repose sur le secret, donc il faut aller voir des gens qui disposent de ce secret et sont prêts à le louer. Il peut donc y avoir un coût supplémentaire.

Pour le diffuseur, l’avantage est que c’est lui qui a le secret, donc c’est lui en fait qui verrouille l’accès au contenu. Vous devez passer par ses fourches caudines pour rajouter le verrou, et de l’autre côté de la liseuse, le lecteur doit utiliser son système, liseuse ou logiciel pour lire le fichier. Donc le diffuseur détient le pouvoir du crâne ancestral… Pardon, le diffuseur ou la boutique est celui qui a le contrôle.

Maintenant intéressons-nous à la personne la plus importante : le lecteur.

Avec un verrou numérique, le lecteur se met dans une position où il doit faire des sacrifices : il ne peut lire l’ebook que sur un certain type de logiciels, ou avec certains appareils. Il ne peut pas prêter son ebook. Il ne peut pas changer d’appareil. Et si le vendeur de son ebook vient à disparaître (la seule chose qui soit sûre dans la vie, c’est la mort), son ebook devient illisible.

Il peut être prêt à faire ces sacrifices contre une réduction du prix de son ebook peut-être. Après tout, puisqu’il y a verrou numérique, il y a moins de manque à gagner et l’éditeur peut concéder une réduction en contrepartie.

Ah ah ah !

Vous rigolez, non ?

L’existence d’un verrou numérique n’est pas la garantie d’un prix inférieur à une version sans verrou numérique. C’est l’éditeur qui se protège, au détriment du lecteur, et sans respect pour celui-ci.

Je ne sais pas quel est votre point de vue.

Je sais qu’en tant que lecteur je déteste les verrous numériques, je les abhorre. Je lis un livre, je veux pouvoir le donner ensuite à mes fils ou ma femme pour qu’ils puissent les lire. Avec ces verrous, cela ne m’est pas possible.

Je ne parle pas du fait de vendre le livre numérique une fois que je l’ai lu, alors que je pourrais le faire avec mon livre papier. J’ai lu une fois “Léviathan” de Hobbes, soporifique, j’ai pu le revendre à Joseph Gibert, et je suis sûr qu’un étudiant de prépa lettres ou de fac, voire un professeur de philosophie s’est éclaté avec (tant mieux pour lui). Avec un livre numérique, ce serait plus difficile, voire impossible s’il y a des verrous numériques.

En tant qu’éditeur, j’ai du respect pour mes lecteurs et j’attends de ceux-ci qu’ils aient du respect pour mon travail. Aucun des livres n’est (normalement) aujourd’hui protégé par des verrous numériques au Club-Positif.

Est-ce que le piratage est une taxe du succès ?

Dans notre monde idéal, les éditeurs et les auteurs font des livres qui sont tellement bien que tout le monde veut les lire. Tous les gens qui les lisent doivent normalement avoir les moyens de les acheter. Sinon, c’est que le livre est trop cher pour l’intérêt qu’il a ou le bénéfice qu’il apporte.

Nous avons une société d’échange. Seule une petite frange de la population conçoit que le contenu intellectuel n’a pas de valeur marchande et que tous les livres devraient être gratuits. Ils pensent peut-être que les auteurs devraient avoir un revenu de subsistance ou devraient se trouver des mécènes.

Je ne fais pas partie de ce groupe. Donc pour moi un bon livre a une valeur marchande.

Si le livre dont je parlais plus haut avait été en vente sur une librairie de livres numériques, je l’aurais acheté. Je préfère faire ainsi.

S’il ne me plait pas, après tout, je peux la plupart du temps en demander le remboursement.

Le plus grand danger qui plane sur un livre, ce n’est pas le piratage, c’est l’obscurité.

Vous pouvez aussi lire un article en anglais sur Mark Coker, le fondateur de Smashwords sur Huffington Post en anglais, où il remarque fort justement que les acheteurs de livres sont majoritairement plus âgés et féminins. Madame, allez-vous sur des sites de torrent pour télécharger vos ebooks ? Savez-vous ce qu’est un torrent ?

Un “pirate” n’est pas un client pour l’auteur ou l’éditeur : il ne sera jamais dans la position de vouloir l’acheter.

À l’inverse, mettre des verrous numériques revient à traiter vos lecteurs comme des criminels potentiels. Ce manque de respect des éditeurs mériterait de les empêcher de dormir.

En conclusion, mon conseil est de ne pas mettre de verrou numérique avec des DRM. Laissez les lecteurs apprécier les ebooks, les partager, faire en sorte que les auteurs soient connus, appréciés et que les lecteurs les respectent comme les éditeurs respectent les lecteurs.

Pensez à comment il a été facile pendant des années de “pirater” Windows, jusqu’au jour où Windows a été présent sur 90% des ordinateurs.

5 réflexions au sujet de « Les réponses aux questions sur les ebooks – Jour 4 »

  1. Très bon article, Cyril. Il m’éclaire sur ce que sont réellement les DRM et leur utilité relative.
    Je partage totalement ton point de vue sur les pirates, les auteurs et les lecteurs. À chacun de prendre conscience de sa propre responsabilité sur la vie des autres.
    Je partage cet article sur les réseaux.

  2. Il me semble oui que le livre existe grâce au partage et ce depuis le son le commencement! Et en effet ceux dont les éditeurs ont le plus peur en se payant des verrous Adobe ou autre, sont ceux-là qui font sauter les verrous en moins de deux. Que ce soit un verrou exigeant un ID Adobe ou le tattoo digital (Watermark). Donc il ne reste que l’aspect désagréable de la chose sans aucun avantage au final. J’ai bien apprécié votre façon de présenter le cas.
    Merci

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