Mettre en page un livre broché : marges, polices et césures qui font pro

On reconnaît un livre autoédité à trois secondes, et ce n’est pas toujours la couverture qui le trahit. C’est l’intérieur : des marges trop justes qui avalent le texte dans la reliure, une police de traitement de texte laissée par défaut, des mots coupés n’importe comment, un titre de chapitre isolé en bas de page.

La bonne nouvelle, c’est que ces défauts sont faciles à éviter. Une mise en page de livre broché repose sur une poignée de réglages, que vous ferez une fois pour toutes dans votre modèle. Voyons lesquels.

Ebook et papier : deux logiques différentes

Si vous avez déjà formaté un ebook, oubliez une partie de ce que vous savez. Dans un ebook, le texte est « fluide » : le lecteur choisit sa taille de police et l’appareil recompose tout. Dans un livre broché, chaque page est figée. Vous décidez de la taille de page, des marges, de l’endroit où chaque ligne se casse. Vous êtes responsable du résultat, au millimètre.

Autre différence : le fichier final est généralement un PDF, avec polices incorporées. Ce que vous voyez dans ce PDF est exactement ce qui sera imprimé. Si vous publiez sur Amazon, le processus complet est détaillé ici ; cet article se concentre sur l’intérieur du livre.

Étape 1 : choisir le format avant tout le reste

Les marges dépendent de la taille de page, et la taille de page dépend du format de coupe que vous choisissez. Fixez donc le format en premier, dans votre traitement de texte, avant même de toucher aux marges.

Quelques repères pour choisir :

  • Roman ou récit : un format de poche ou proche (autour de 13 x 20 cm, ou les formats anglo-saxons de type 5,5 x 8,5 pouces) donne un livre agréable en main et limite le nombre de pages, donc le coût d’impression.
  • Essai, guide pratique : les formats un peu plus grands, comme 6 x 9 pouces (15,24 x 22,86 cm), laissent respirer le texte et les encadrés.
  • Livre illustré : formats plus grands, parfois carrés, avec une réflexion à part sur les images.

Les plateformes proposent une liste de formats standards et, pour certaines, des tailles de coupe personnalisées. Vérifiez toujours la liste actuelle dans votre espace d’édition : un format hors liste peut vous être refusé ou être plus cher à produire.

Un conseil de bon sens : regardez trois ou quatre livres de votre genre dans votre bibliothèque. Mesurez-les. Prenez le format qui ressemble le plus à ce que vos lecteurs ont l’habitude de tenir.

Étape 2 : régler les marges (et la gouttière)

C’est le réglage qui fait le plus de différence. Dans un livre relié, la partie du texte proche du dos disparaît partiellement dans la reliure. Il faut donc une marge intérieure (la « gouttière ») plus large que les autres.

Pour KDP, Amazon publie des minimums qui dépendent du nombre de pages. Voici ceux indiqués dans l’aide KDP au moment où j’écris ces lignes :

Nombre de pages Marge intérieure (gouttière) minimale
24 à 150 9,6 mm (0,375 pouce)
151 à 300 12,7 mm (0,5 pouce)
301 à 500 15,9 mm (0,625 pouce)
501 à 700 19,1 mm (0,75 pouce)
701 à 828 22,3 mm (0,875 pouce)

Pour les marges extérieures, haut et bas, le minimum est d’environ 6,4 mm (0,25 pouce) sans fonds perdus, et d’environ 9,6 mm (0,375 pouce) si votre livre a des éléments qui vont jusqu’au bord de la page (on parle de fonds perdus, de 3,2 mm au-delà de la coupe).

Ce sont des minimums, pas des recommandations esthétiques. Un livre mis en page au minimum absolu a l’air serré et bon marché. En pratique :

  • visez une marge extérieure confortable, autour de 15 à 20 mm ;
  • prévoyez haut et bas un peu plus généreux si vous avez un titre courant ou une numérotation de page ;
  • ajoutez un peu de marge intérieure par rapport au minimum, surtout si le livre est épais : un livre de 400 pages s’ouvre moins à plat qu’un livre de 150 pages.

Dans Word, utilisez l’option « Marges en miroir » : les marges deviennent « intérieure » et « extérieure » au lieu de « gauche » et « droite », ce qui est exactement ce qu’il vous faut. Laissez le champ « Reliure » à zéro et réglez tout dans la marge intérieure. Si vous utilisez un autre logiciel (LibreOffice, Affinity Publisher, InDesign, Vellum…), la logique est la même : pages en vis-à-vis, marges intérieure et extérieure.

Les règles exactes peuvent évoluer, et Books on Demand, IngramSpark ou Kobo (pour les plateformes qui proposent du papier) ont leurs propres gabarits. Consultez toujours la page d’aide de la plateforme que vous utilisez avant de finaliser.

Étape 3 : choisir une police lisible

Pour du texte courant imprimé, les polices à empattements (les petits « pieds » aux extrémités des lettres) restent la valeur sûre : elles guident l’œil le long de la ligne et fatiguent moins sur de longs passages. Garamond, Georgia, Palatino, Caslon, Minion, Sabon, Times New Roman : toutes font le travail, à condition d’être bien réglées.

Quelques règles pratiques :

  • Une seule police pour le texte courant. Une deuxième, différente, pour les titres de chapitres si vous le souhaitez. Trois, c’est déjà trop.
  • Corps du texte entre 10 et 12 points selon la police. Une police à grand œil comme Georgia paraît plus grande qu’un Garamond au même corps : jugez sur une page imprimée, pas sur l’écran.
  • Vérifiez la licence. Certaines polices ne peuvent pas être incorporées dans un PDF destiné à l’impression commerciale. Les polices libres (comme celles de Google Fonts) évitent le problème.
  • Incorporez les polices dans le PDF. C’est un classique des fichiers refusés ou mal imprimés. Dans Word, c’est dans les options d’enregistrement ; dans la plupart des autres logiciels, c’est automatique à l’export PDF/X ou PDF standard.

Évitez les polices fantaisie pour le corps du texte, même pour un livre de genre. Réservez-les à un titre de chapitre ou à une lettrine, avec parcimonie.

Étape 4 : interlignage, alignement et paragraphes

Une fois police et corps choisis, deux réglages donnent tout de suite un air professionnel.

L’interlignage. Entre 1,15 et 1,3 fois le corps du texte convient à la plupart des romans. Plus serré, le texte devient dense ; plus aéré, il fait « document de bureau ». Testez sur une page imprimée.

L’alignement. En roman, le texte est classiquement justifié (aligné à gauche et à droite), avec des césures activées pour éviter les grands trous entre les mots. Si vous justifiez sans activer les coupures de mots, vous obtenez des « rivières » de blanc très disgracieuses. Si vous ne voulez pas gérer les césures, un alignement à gauche est une option acceptable, surtout en non-fiction.

Les paragraphes. Utilisez toujours un style de paragraphe avec un retrait de première ligne (environ 0,5 à 1 cm), et jamais des espaces ou des tabulations tapés à la main. Pas de ligne vide entre deux paragraphes dans un roman : le retrait suffit. Le premier paragraphe d’un chapitre ou d’une section se met en général sans retrait.

Si vous avez déjà lu mon article sur la typographie, vous retrouverez la même idée : tout passe par des styles, jamais par du formatage manuel ligne par ligne. C’est ce qui permet de changer un réglage dans tout le livre en quelques secondes.

Étape 5 : les césures, ou l’art de couper les mots

Les césures (coupures de mots en fin de ligne) sont ce qui permet à un texte justifié de rester régulier. Mal gérées, elles se voient. Quelques principes :

  • Activez la césure automatique dans votre logiciel, avec la langue du texte réglée sur le français. Sans cela, les règles de coupure seront celles d’une autre langue.
  • Limitez le nombre de césures consécutives : deux au maximum à la suite, sinon la page prend un aspect en escalier.
  • Évitez de couper les noms propres et les mots très courts. Certains logiciels permettent de poser des « traits d’union insécables » ou des « espaces insécables » (indispensables avant les signes de ponctuation hauts en français, comme « ; », « : », « ! », « ? » et à l’intérieur des guillemets).
  • Relisez le PDF final à la recherche d’un mot coupé en bas de page de droite : il oblige le lecteur à tourner la page au milieu d’un mot. Réécrivez légèrement la phrase ou ajustez l’espacement.

Autre piège : en français, vérifiez que vos guillemets sont « à la française » et que vos points de suspension sont bien le caractère unique « … ». Ce sont des détails, mais ce sont eux qui séparent un livre soigné d’un fichier bâclé.

Étape 6 : veuves, orphelines et pages bien tenues

Ces deux termes désignent des lignes isolées :

  • l’orpheline : première ligne d’un paragraphe seule en bas de page ;
  • la veuve : dernière ligne d’un paragraphe seule en haut de la page suivante.

Les traitements de texte proposent une option « Éviter veuves et orphelines » : cochez-la dans vos styles de paragraphe. Vérifiez aussi que :

  • un titre de chapitre ou de section n’est jamais seul en bas de page (option « Conserver avec le paragraphe suivant ») ;
  • les chapitres commencent toujours sur une page de droite (impaire) si c’est votre choix de design, ce qui peut obliger à insérer une page blanche : normal, assumez-la ;
  • la dernière page d’un chapitre n’est pas réduite à deux mots (réécrivez ou resserrez un peu).

Étape 7 : les pages « autour » du texte

Un livre broché ne se résume pas au texte. Prévoyez, dans cet ordre en général :

  1. une page de faux-titre (le titre seul) ;
  2. une page de titre (titre, auteur, éditeur ou mention d’autoédition) ;
  3. une page de mentions légales, avec copyright, ISBN si vous en avez un, et mention d’impression ;
  4. éventuellement une dédicace et une table des matières ;
  5. le texte, puis une page « Du même auteur » ou un appel à laisser un avis, et une courte biographie.

Côté pagination : pas de numéro sur les pages de titre, de mentions légales ou de début de chapitre selon votre choix, et une numérotation qui commence au premier chapitre. Un titre courant (nom de l’auteur sur les pages de gauche, titre du livre ou du chapitre sur les pages de droite) donne tout de suite un aspect « vrai livre », mais n’est pas obligatoire en roman.

Pour les questions de mentions légales, d’ISBN ou de dépôt légal, il vaut mieux s’appuyer sur une source sérieuse : le livre Le droit d’auteur pour les écrivains en fait le tour.

Étape 8 : exporter, prévisualiser, commander une épreuve

Votre mise en page est terminée ? Il reste trois vérifications indispensables.

1. Exportez en PDF avec polices incorporées, images en bonne résolution (les images destinées à l’impression doivent être nettement plus définies que pour l’écran).

2. Utilisez l’outil de prévisualisation de la plateforme. Sur KDP, il signale les marges insuffisantes ou les éléments hors zone ; je l’avais présenté ici. Ne le considérez pas comme un correcteur : il détecte les erreurs techniques, pas les défauts de goût.

3. Commandez un exemplaire d’épreuve. Rien ne remplace un livre papier dans les mains. Vous y verrez ce que l’écran cache : une gouttière trop serrée, un corps trop petit, un texte qui « penche » vers le dos. Je l’ai fait à l’époque et je vous raconte ce que cela donne. Un exemplaire d’épreuve coûte quelques euros, une mauvaise impression en série coûte beaucoup plus cher en réputation.

Quand vous recevez l’épreuve, lisez-la comme un lecteur : ouvrez-la à plat, tournez les pages, repérez ce qui gêne. Puis corrigez votre modèle, pas seulement le fichier.

Checklist rapide

  • Format de coupe choisi avant les marges.
  • Marges en miroir ; gouttière au moins égale au minimum de la plateforme, et de préférence un peu plus.
  • Une police à empattements lisible, corps 10-12 pt, polices incorporées au PDF.
  • Interlignage entre 1,15 et 1,3 ; retrait de première ligne ; pas de lignes vides entre paragraphes.
  • Texte justifié avec césures activées en français, ou alignement à gauche.
  • Pas de veuves, d’orphelines ni de titres isolés en bas de page.
  • Espaces insécables avant la ponctuation haute ; guillemets français.
  • Prévisualisation validée, puis exemplaire d’épreuve en main.

Questions fréquentes

Quelle taille de police pour un roman broché ? Généralement entre 10 et 12 points, selon la police. Une police comme Garamond demande un corps un peu plus grand qu’une Georgia. L’essentiel est de juger sur une page imprimée.

Faut-il justifier le texte ? Dans un roman, oui, c’est l’usage, à condition d’activer les césures. Sans césure, mieux vaut un alignement à gauche.

Puis-je mettre en page mon livre dans Word ? Oui, c’est tout à fait possible avec des styles bien définis, des marges en miroir et un export PDF avec polices incorporées. Des logiciels spécialisés vous feront gagner du temps si vous publiez plusieurs livres, mais ils ne sont pas obligatoires.

Comment éviter que le texte se perde dans la reliure ? En respectant la marge intérieure demandée selon le nombre de pages, et en la dépassant un peu si le livre est épais. L’exemplaire d’épreuve confirme le résultat.

Le même fichier convient-il à KDP et à Books on Demand ? Pas forcément : les formats proposés, les marges minimales et les exigences sur le PDF diffèrent d’une plateforme à l’autre. Vérifiez les consignes de chacune avant de finaliser, et générez un fichier par plateforme si nécessaire.

Pour aller plus loin

Si vous voulez être accompagné pas à pas, du choix du format à l’envoi du fichier chez l’imprimeur, le livre Comment publier un livre papier détaille les démarches avec KDP, Books on Demand et les autres solutions d’impression à la demande.

Et vous, quel format avez-vous choisi pour votre dernier livre papier ?